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Développées par la puissance publique dès l’après-guerre jusqu’aux années 70, les stations intégrées de sports d’hiver sont un patrimoine architectural unique, souvent peu compris par les vacanciers. Issu d’une vision urbanistique moderne, et porté par l’enthousiasme des Trente Glorieuses, ce modèle d’aménagement ne peut être simplement relégué à un « produit dépassé ». Ces stations sont issues d’une pensée visionnaire sur la manière de vivre la montagne, inscrites dans un contexte de développement massif du ski en France.

Les premières stations intégrées : un modèle pensé pour le ski

Le développement des stations de ski débute à la fin du XIXe siècle, avec l’arrivée des élites anglaises dans les Alpes, bien avant l’essor du ski comme sport populaire. Toutefois, ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le ski devient un loisir de masse, nécessitant des infrastructures adaptées. La première station créée ex nihilo fut Courchevel, en 1948, sous l’impulsion du conseil général de la Savoie. Cette station, destinée à démocratiser l’accès au ski, est considérée comme le prototype des « stations de deuxième génération », construites à partir de zéro, contrairement aux stations plus anciennes développées autour de villages comme Chamonix ou Megève.

Courchevel 1850
Courchevel 1820 vu de haut : les circulations des automobiles et des skieurs sont parfaitement séparées

Le Plan Neige : quand l’État invente le tourisme de masse en montagne

Dans les années 60, l’État français met en place le Plan Neige, un vaste programme de développement touristique visant à répondre à la demande croissante pour les sports d’hiver. De 1964 à 1977, ce plan a conduit à la création de plus de 20 stations dans les Alpes, dont des icônes comme La Plagne, Avoriaz ou Les Menuires. Ce modèle d’aménagement à la française, influencé par la doctrine moderniste, se caractérise par des stations conçues pour être rationnelles et fonctionnelles, avec une urbanisation centrée sur les flux de skieurs. ​

Balcons d’Arc 1600

A chaque fois, la démarche est similaire : l’État préempte les terrains, missionne un architecte (souvent renommé) de créer un plan masse cohérent et les plans des bâtiments, puis propose à des promoteurs et investisseurs de gérer le tout.

Les architectes de ces stations, comme Marcel Breuer à Flaine ou Charlotte Perriand aux Arcs, ont cherché à intégrer leurs constructions dans le paysage montagnard tout en adoptant des techniques modernes. Breuer, par exemple, a conçu Flaine comme une « œuvre totale » avec des bâtiments en béton brut, façonnés pour refléter les barres rocheuses environnantes. Il a également introduit des innovations techniques comme la préfabrication des façades et l’installation de chaufferies centrales​

Aux Arcs, Charlotte Perriand a mis en place un urbanisme innovant, basé sur la séparation des flux piétons et automobiles, la standardisation des appartements et l’utilisation de préfabriqués pour réduire les coûts. Elle a également veillé à ce que les immeubles soient intégrés dans la pente, maximisant ainsi l’exposition au soleil et l’accès aux vues sur le paysage​

Des témoins de la pensée moderne

Les stations intégrées reposent sur une philosophie de l’habitat qui diffère radicalement de l’urbanisme actuel. L’idée était de créer un cadre de vie fonctionnel, au service de la pratique du ski. Ces stations se caractérisent par l’invention du front de neige, un espace central où convergent habitations, commerces, pistes et remontées mécaniques. Cette innovation, développée dès Courchevel par Laurent Chappis, est comparable aux fronts de mer des stations balnéaires​.

Les architectes de ces stations ont également développé des concepts novateurs tels que les galeries commerciales couvertes, qui permettaient aux vacanciers de circuler entre les commerces sans subir les intempéries. On en retrouve aux Arcs, aux Menuires, à La Plagne et aux Orres notamment. Ce modèle s’oppose à l’urbanisme contemporain, qui privilégie des résidences de style chalet, souvent issues de programmes d’investissements défiscalisés​. Ce dernier conduit à l’étalement des stations en surface.

S’imposer ou se fondre dans la nature

Parmi les architectes des grandes stations intégrées, on retrouvera deux courants avec deux perceptions littéralement opposées de la montagne :

  • Les premiers, dans la droite lignée de Laurent Chappis, l’architecte de Courchevel, prônent une architecture moderne adaptée à la montagne devant se faire discrète face à la beauté des paysages. C’est le cas des Arcs, dont les bâtiments imposants côté pente, sont très peu visibles côté pistes.
  • Les seconds, intégrant aussi le fait que les paysages sont majestueux en montagnes, pensent que l’architecture doit y être massive et majestueuse pour s’intégrer au paysage. Ce sera cette idée directrice qui guidera les architectes de certaines stations intégrées comme Les Menuires.

Flaine, Les Arcs et Avoriaz, les perles des stations intégrées

La station de Flaine, conçue par Marcel Breuer, est un bon exemple d’architecture « intégrée ». Loin des chalets traditionnels, Flaine a été imaginée comme une vitrine de la modernité, avec des bâtiments en béton brut et des innovations architecturales avant-gardistes pour l’époque, telles que les ascenseurs inclinés et les façades sculptées​. À Flaine, la culture a également été placée au cœur de la station, avec des œuvres de Picasso ou Dubuffet trônant au centre du Forum, rappelant l’influence des mécènes de la station, les Boissonnas.

Tout savoir de l’histoire de Flaine

À Avoriaz, Jacques Labro crée une architecture organique unique, caractérisée par des bâtiments bardés de bois, dont les formes anguleuses et les toitures en pente s’intègrent harmonieusement au plateau et à la falaise environnante. Cette conception audacieuse, inspirée par les paysages naturels, vise à fondre les structures dans le relief tout en offrant des vues imprenables sur la montagne.

Les Arcs, sous la direction de Charlotte Perriand, ont suivi un modèle similaire, avec une volonté de connecter l’architecture à la nature. Perriand a notamment veillé à ce que chaque appartement bénéficie d’une exposition optimale au soleil, avec des balcons sans vis-à-vis.

Tout savoir sur l’histoire de Charlotte Perriand aux Arcs

Le déclin puis le retour en grâce des stations intégrées

Si ces stations intégrées ont longtemps été décriées pour leur architecture massive et leur éloignement des traditions alpines, elles connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt. À Flaine, de nouveaux bâtiments en béton continuent de voir le jour, en écho à l’œuvre de Breuer, tandis que les stations comme Avoriaz ou Les Menuires sont progressivement rénovées pour répondre aux attentes des vacanciers modernes​.

Mais ces stations sont surtout les témoins d’une époque où la consommation d’espace et l’urbanisme répondaient à d’autres normes. Elles témoignent d’une pensée architecturale axée sur la fonctionnalité et la rentabilité économique. Aujourd’hui, les contraintes environnementales sont plus importantes, bien que, paradoxalement, on construise de nos jours des appartements plus grands.

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